Présentation de Mens

PRÉSENTATION DES ORIENTATIONS INITIALES DE LA REVUE, PUBLIÉE DANS LE PREMIER NUMÉRO, EN OCTOBRE 2000.

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Nous proposons ici au lecteur le fruit du travail d’un groupe de jeunes historiens qui ont fait de l’histoire intellectuelle leur champ d’étude de prédilection. Certains pourraient se questionner sur le bien-fondé d’une telle entreprise étant donné la taille restreinte de la communauté historienne québécoise et le nombre important de revues d’histoire déjà en circulation. Pour notre part, nous estimons que, bien qu’elle fasse l’objet d’un traitement occasionnel dans certaines publications, l’histoire intellectuelle au Québec ne bénéficie pas d’une visibilité à la mesure de l’importance qu’elle devrait prendre dans le paysage historique. C’est notamment pour cette raison que ce domaine demeure à notre avis méconnu. L’histoire intellectuelle, ou histoire des idées, de par sa nature même, prête sans doute davantage à controverse que les autres domaines d’étude de l’histoire. Ainsi, à l’occasion de vifs débats concernant l’histoire intellectuelle, il nous est apparu que les positions défendues par certains protagonistes, non seulement manquaient d’assises solides sur le plan historique, mais faisaient également appel aux passions qui biaisent trop souvent le jugement de l’historien. La polémique entourant la pensée et l’œuvre de Lionel Groulx n’en est-elle pas le meilleur exemple ?

Pour ces raisons, l’histoire des idées mérite, selon nous, qu’une tribune lui soit spécialement consacrée. Grâce à une telle tribune, les chercheurs se verraient offrir l’occasion de présenter les résultats de leurs travaux qui, espérons-le, sauront clarifier l’objet des débats qu’elle suscite. C’est dans cette optique que nous avons résolu de fonder une revue consacrée à l’histoire intellectuelle: Mens. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française. Mens, qui signifie «esprit» en latin, nous paraissait être un titre tout indiqué pour une publication vouée à l’histoire des idées. Nous pouvons en effet définir celle-ci comme une branche de l’histoire culturelle qui s’intéresse au travail conscient de l’esprit sur différentes notions fondamentales telles que la modernité et la tradition, la liberté, l’égalité, la nation, et leur agencement dans les systèmes d’idées hiérarchisés que sont les idéologies et les doctrines, qui servent de tremplin à l’action.

Le champ couvert par Mens est l’histoire des idées comprise dans sa définition la plus large. S’y trouvent incluses, notamment, l’histoire des doctrines qu’ont élaborées les intellectuels, des idéologies qui sous-tendent l’action de différentes organisations comme les syndicats et les partis politiques, de même que des mouvements idéologiques comme le nationalisme et le féminisme. À cela, il convient d’ajouter l’histoire des diverses institutions qui assurent la médiation des idées, soit, par exemple, les milieux de l’édition littéraire et journalistique, l’Église, ou encore l’école et l’université. Finalement, l’historiographie et l’épistémologie de l’histoire complètent le tableau des familles de thèmes qui sont plus susceptibles d’être abordés dans la revue.

Ajoutons que, selon nous, l’historien d’ici devrait chercher à développer une perspective originale adaptée à la réalité de la nation. En effet, les groupements de l’Amérique française, du fait de leur statut minoritaire dans un continent anglo-protestant, ont toujours été confrontés au problème de leur survivance. La «question nationale», comme on a pris l’habitude de l’appeler, est pour eux rien de moins qu’une question existentielle qui se pose à chaque pas de leur histoire, au point d’en devenir le principal trait distinctif. L’œuvre des intellectuels, on ne s’en surprendra guère, est tributaire de cette situation particulière. L’histoire révèle que ceux-ci abordent très souvent les grands problèmes qui se posent à toute société humaine en les mesurant à l’aune de la survivance nationale. On devra donc s’attendre à ce que la revue traduise et reflète cette particularité de notre histoire.

Les recherches présentées dans Mens devront s’inscrire dans le cadre spatio-temporel de l’Amérique française, aire géographique et culturelle correspondant aux sociétés françaises ou à des îlots de vie française en Amérique du Nord, dont les bornes chronologiques s’étendent de la Nouvelle-France à nos jours. Par «Amérique française», nous faisons référence, d’une part, aux sociétés issues de la colonisation française, c’est-à-dire à ces sociétés héritières du «Boulevard de la Nouvelle-France», qui s’étendait de l’Acadie à la Louisiane en passant par la vallée du Saint-Laurent, et, d’autre part, aux diasporas tirant leur origine de ces premiers établissements, telles que la Franco-Américanie et la présence française dans l’Ouest canadien. Nous avons choisi de faire l’histoire de l’Amérique française ainsi comprise, réalité dont l’historicité demeure, malgré son étiolement depuis les années soixante. La revue centrera son attention sur le Québec, foyer de l’Amérique française, sans donc s’y limiter. On trouvera par exemple dans ce premier numéro un article portant sur Lionel Groulx et la Franco-Américanie. Faire l’histoire intellectuelle du Québec eût impliqué que nous adoptions une toute autre perspective. En effet, le Québec renvoie à un ensemble politique et territorial comprenant des groupes de diverses appartenances culturelles. L’étudier de façon conséquente nous aurait ainsi amenés, d’une part, à ne plus nous limiter au seul groupe canadien-français, mais à nous intéresser à tous les citoyens québécois sans distinction, et, d’autre part, à faire fi des minorités françaises, avec lesquelles il entretenait pourtant jadis d’étroites relations. On pourra retrouver dans Mens des articles traitant soit des intellectuels et des institutions de l’Amérique française, soit des points de vue d’observateurs étrangers sur le sujet. En outre, la revue entend accorder une place aux études comparatives qui confronteront l’expérience intellectuelle française en Amérique du Nord à celles d’autres nations. De la même façon, bien que Mens soit une revue d’histoire, nous la voulons ouverte aux apports des disciplines des lettres et des sciences de l’homme que sont la philosophie, la sociologie, les études littéraires, etc.

Comme nous l’avons mentionné, l’histoire intellectuelle est facilement sujette à controverse. Trop souvent, les débats et les enjeux du présent contaminent les recherches en ce domaine, faisant par conséquent obstacle à une juste compréhension du passé. En ce sens, l’historien devrait selon nous prendre garde de ne pas tomber dans l’histoire partisane et intéressée qui, sous des dehors d’objectivité et de scientificité, ne fait que justifier des idées préconçues. Plus encore, il devrait récuser cette attitude qui consiste à traîner ses devanciers au banc des accusés du tribunal de l’Histoire, car nous croyons que l’objectif de tout travail historique sérieux, honnête et utile, devrait être de rendre compte du passé dans toute sa richesse, sa complexité et sa subtilité, avec ses grandeurs et ses misères, ses coups de génie et ses contradictions. Bref, le travail de l’historien consiste avant tout à comprendre le passé, non à le juger.

Ce premier numéro de Mens comprend trois articles qui portent sur la pensée de Lionel Groulx, de Pierre-Elliott Trudeau et d’Esdras Minville. Tout d’abord, le texte de Damien-Claude Bélanger traite de la position de Lionel Groulx face à la crise sentinelliste franco-américaine. Celle-ci permet à l’auteur de révéler certains aspects de la pensée groulxiste, notamment les liens inextricables qui y unissent la langue et la foi. Mélanie Ouellette, quant à elle, s’intéresse à l’opinion de Pierre-Elliott Trudeau sur les causes de l’impuissance des Canadiens français à vivre, selon lui, autre chose qu’un simulacre de démocratie. Finalement, Dominique Foisy-Geoffroy aborde la pensée d’Esdras Minville sous l’angle du nationalisme économique. Il y présente les postulats qui sous-tendent cette pensée, ainsi que le programme de réformes économiques qui en découle. On retrouve de plus dans ce numéro un manuscrit inédit, soit une lettre d’Henri Bourassa, ainsi qu’une section de comptes rendus.

En terminant, nous tenons à remercier chaleureusement tous ceux et celles qui nous ont appuyés et conseillés dans l’élaboration de ce projet.

Maude Beausoleil
Yves Bégin
Damien-Claude Bélanger
Dominique Foisy-Geoffroy
Mathieu Lapointe

Montréal, le 15 août 2000

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